Les jeux sont faits en Liga

C’est désormais officiel, dès la fin du mois d’août 2021 (la date du 30 a été avancée, sans certitudes encore), les clubs de football espagnols ne pourront plus nouer de partenariats de sponsoring avec des entreprises de paris sportifs.

Un mini-séisme au-delà des Pyrénées, tant ces sociétés ont apposé leur marque culturellement et économiquement. Au début de la décennie, déjà, le Real Madrid faisait la promotion de Bwin dans une publicité tape-à-l’œil où figuraient entre autres ses stars Karim Benzema et Sergio Ramos.

Un business fructueux qui rapporte énormément à toutes les équipes, d’où l’importance de cette interdiction qui pourrait ainsi faire très mal aux porte-monnaie de plusieurs clubs. Début 2019, 19 clubs de Liga sur 20 étaient sponsorisés par des marques de paris sportifs, seule la Real Sociedad faisant bande à part après avoir par le passé déjà collaboré avec la franchise Betway. Cette année encore, ce ne sont pas moins de sept clubs de l’élite qui affichent un site de paris comme sponsor principal sur leur maillot, à savoir les deux clubs de Sevilla, Granada, Alavés, Valence, Cádiz et Levante. Le gouvernement a fait savoir à 25 clubs au total qu’ils devaient rompre leurs contrats avec ces entreprises, le tout sur un délai d’un an.

C:\Users\dylan\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\EkiBIIDXIAIE_Cs.jpgGranada, ici face au Sevilla FC (sponsorisé par Marathon Bet), pourra au moins éviter les tacles de son propre sponsor Winamax sur Twitter (crédit photo : Sportbuisness Mag)

A titre de comparaison, on dénombre neuf sociétés de paris sportifs sponsorisant des clubs de première division en France en 2020 (Winamax, Pasino Bet, Pokerstars, Parions Sport, PMU, Betclic, VBet, Unibet et Zebet), signe là encore de l’ancrage du succès de ces entreprises dans le football moderne. Cette législation peut paraître particulièrement sévère pour des clubs ayant basé leur économie sur les revenus liés à ces sponsorings. Mais en réalité, c’est une mesure devenue nécessaire pour contrecarrer l’influence grandissante des sociétés de paris sportifs en Espagne depuis des années.

En Espagne, on parie que vous allez payer…

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Les casa apuestas sont partout dans Madrid, qui comptait 362 établissements de ce genre début 2020 (Crédit photo : El Pais)

Il faut avant tout plonger dans l’atmosphère du jeu chez nos voisins ibériques pour mieux saisir la situation. Dans un pays où le taux de chômage équivaut au double de la moyenne européenne (15,3% contre 8% dans la zone euro fin juillet 2020), le jeu apparaît comme un moyen d’échapper à la réalité, à l’instar de nombreuses dépendances. Mais là où certaines addictions sont marginalisées (alcool, drogue…), le tabou qui règne autour du jeu depuis longtemps a laissé libre court à toutes les dérives. Pire encore, tout est fait pour inciter le citoyen espagnol à s’adonner à la pratique avec le concept des maisons de jeu (ou « casa apuestas »).

Dans ces salons, normalement interdits aux mineurs, on peut venir boire à prix réduit, jouer à toutes sortes de jeux d’argent, mais aussi parier et suivre les retransmissions sportives. Un cadre attrayant et très populaire, puisque la ville de Madrid comptait 362 boutiques de ce genre début 2020, plus que toute autre ville au monde. Mais cette facilité d’accès à ses répercussions. La pratique est incontrôlée chez de nombreux joueurs, et le nombre de ludopathes déclarés ne cesse d’augmenter, tout comme les associations d’aides pour ces personnes. L’addiction est telle que bon nombre de clients vont eux-mêmes réclamer auprès de la police une interdiction d’accéder à ces lieux, un chiffre qui montait à 17700 en 2017 !

Autre motif d’inquiétude, cette clientèle se fait de plus en plus jeune, avec le développement des paris sportifs ! Friande de sport, et en particulier de football, discipline la plus populaire sur les sites de paris, la jeunesse est forcément une cible de choix dans un pays aussi attaché à sa culture sportive. Alors que la règlementation en vigueur délimitait, dans les faits, un espace minimum de 500 mètres entre tout établissement scolaire et une « casa apuestas » (maison de jeu), 144 boutiques de ce genre enfreignent cette loi, et 25 d’entre elles se situent même à moins de 100 mètres de collèges et autres écoles.

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L’exemple frappant du collège Agustina Diez, à Madrid. Quatre maisons de jeu se trouvent à moins de 500 mètres de l’établissement, dont une à quelques pas.

Et les responsables ne semblent pas contre ce rajeunissement de leur clientèle, puisque ces quatre dernières années, 40% des nouveaux joueurs étaient âgés de 18 à 25 ans. 

Une contestation élevée sur tous les terrains

Manifestation contre la prolifération des maisons de jeu le 6 Octobre 2019, dans les rues de Madrid (Crédit photo : El Pais)

Pour autant, malgré l’emprise croissante de l’industrie du jeu sur la société espagnole, les voix dissonantes se font de plus en plus nombreuses à l’encontre de ce modèle. Des manifestations sont organisées en ce sens, mais la plus marquante s’est déroulée à Madrid le 6 octobre 2019.  Confinement oblige, les opposants n’ont pu revenir dans la rue comme il était prévu le 23 mai dernier, mais une autre date est prévue pour le 13 décembre. Certains vont même encore plus loin, à l’image du groupe « Apuesta por tu barrio » (En français, « Mise sur ton quartier »). Derrière ce slogan, on retrouve un groupe de partisans d’extrême gauche prêts à vandaliser les façades des maisons de jeu de Madrid pour y afficher des messages hostiles. Un mode opératoire radical mais qui souligne la volonté pour de nombreux espagnols de proscrire le jeu et les paris sportifs de leurs quartiers.

S’associer aux paris sportifs, c’est également une affaire très sérieuse aux yeux des supporters de clubs espagnols. Si la majorité des clubs espagnols sont associés à ce business avant le passage de cette loi, peu d’aficionados voient d’un bon œil ce sponsoring. Le cas de la Real Sociedad constitue un exemple symbolique : Seul club de Liga l’an passé à ne pas avoir cédé aux sirènes des contrats avec ces marques, le club basque était sponsorisé par Betway entre 2016 et 2018. Au moment de la renégociation, l’entreprise a proposé une offre faramineuse de 3 millions aux Txuri-Urdin, mais la direction n’a pas voulu se décider et a laissé ses supporters s’exprimer dans un référendum populaire. Résultat, 86% de l’afición s’opposait à ce partenariat, au motif que les valeurs de la marque ne correspondaient pas à celles du club. Dans les divisions inférieures, le mépris pour ces partenariats est plus prononcé encore, en atteste certains exemples comme les statuts de l’Independiente de Vallecas, qui proscrit du club nazis et maisons de jeu. De quoi donner une idée de l’ampleur du rejet.

Loin des débats engagés dans la société, le monde du football se fait globalement assez discret sur le sujet. Mais certains acteurs ont malgré tout évoqué le sujet pour affirmer leur hostilité à ce phénomène, à l’image de Borja Iglesias dans une réponse sur Twitter sans équivoque. Le journaliste pour la UAB, Albert Ortega, énumérait les spots publicitaires qu’il voyait au cours de la mi-temps de la rencontre opposant le Celta Vigo à Eibar : « Paris sportifs, voiture, paris sportifs, voiture, paris sportifs, paris sportifs, jeux vidéo, paris sportifs… ». En guise de réaction, l’attaquant andalou se fend d’un simple mais très éloquent : « C’est une honte… »

Deux autres joueurs avaient également pris la parole, David Carmona (Real Betis) et Dani Giménez (Sans club, anciennement au Deportivo la Corogne). Alors qu’il évoluait au Racing Santander, le premier regrettait sur Twitter « qu’une drogue qui détruit tant de gens comme le jeu soit promue dans notre sport », insistant sur cette comparaison avec les drogues en soulignant qu’avec « ces publicités aussi fréquentes, c’est comme si on poussait à en consommer ». S’il a supprimé ses messages depuis, ce n’est pas le cas du gardien Giménez, interrogé au micro de Marca après des soupçons de corruption sur un coéquipier de son équipe. Peu tendre à l’égard de cette tendance, il déclarait ainsi :

« Personne n’aime que les bookmakers soient dans les quartiers populaires et qu’ils profitent de ceux qui ont le moins de ressources. Au final, ils sponsorisent des équipes, des compétitions, et j’espère qu’il n’est pas trop tard pour que nous nous en rendions compte »

En attendant de voir l’application réelle de cette loi, Giménez semble visiblement avoir été entendu.

Un tournant radical signé Alberto Garzón

Le ministre de la Consommation et nouveau meilleur ami de Javier Tebas, Alberto Garzón (Crédit photo : AFP)

L’homme derrière cette mesure s’appelle Alberto Garzón, celui qui déclarait en 2015, pour Panenka : « Si votre nom est Messi, vous n’allez pas en prison », en référence aux déboires fiscaux connus par ce dernier. Pas la personne la moins à l’aise pour mettre les pieds dans le plat, comme vous l’aurez compris. Actuel ministre de la Consommation au sein du gouvernement de Pedro Sánchez, il représente Izquierda Unida depuis 2016, une coalition de plusieurs gauches oscillant autour du parti communiste. C’est d’ailleurs le premier communiste à accéder au statut de ministre depuis 1939, avec Yolanda Diaz, ministre du Travail et de l’Economie sociale. En tant que membre influent des Indignés au début des années 2010, il est fort logiquement témoin de la paupérisation d’une part de l’Espagne, des classes ciblées par l’empire des paris sportifs. 

Cette loi, le ministre l’a défendue dans un entretien pour Marca :

« Les footballeurs célèbres fonctionnent comme des clubs, ils renvoient une image par leurs agissements et un message au reste du pays. Les mineurs ne doivent pas normaliser une pratique aussi dangereuse, le sport peut et doit réorienter sa fonction sociale. Je suis convaincu que de nombreux joueurs professionnels sont concernés par cela. C’est une activité qui, au final, peut être très dérangeante pour la famille »

Garzon est d’ailleurs persuadé que les voix se délieront progressivement pour soutenir cette politique :

« Une fois que les partenariats de sponsoring auront cessé,  il n’y aura plus de risque de conflit d’intérêts et de nombreux joueurs seront encouragés à nous donner leur avis. C’est transversal : Footballeurs de gauche, de droite, apolitiques… il s’agit d’une mesure qui a reçu le soutien de la plupart des groupes de supporters et de la société civile en générale »

Il convient également de préciser que cette interdiction s’inscrit dans un corpus de nombreuses autres mesures à l’encontre de la publicité pour les paris sportifs, comme la limitation des publicités pour ces sociétés entre 1h et 5h du matin.

Grosse mesure, gros impact, grosses pertes ?

Problème, cette mesure déjà dévastatrice pour l’économie des clubs risque de faire plus de dégâts encore dans le contexte actuel. La recherche de sponsors était compliquée en raison de la pandémie de Covid-19, et l’urgence de la situation risque d’aggraver la donne. Le ministre concède la difficulté, mais insiste malgré tout chez Marca :

«Nous avons fixé un délai d’adaptation d’un an. On peut ne pas être d’accord mais la santé de tous doit prévaloir. Un an, c’est suffisant pour changer d’opérateur, certains avaient déjà commencé à le faire de façon préventive »

L’application sera-t-elle réellement effective ? Une première loi sur le jeu avait déjà été tentée en 2011, comportant de nombreuses mesures, mais il a fallu neuf ans pour convertir le pari par des actions concrètes. Preuve en est que le projet est particulièrement sensible et se heurte à de nombreux adversaires, à commencer par le patron de la Liga, Javier Tebas. Le président du championnat a ainsi évoqué le sujet, en Octobre dernier, lors d’une conférence à l’Université Cardenal Herrera CEU :

« C’est une question importante car le monde du jeu est sauvage, mais c’est un monde qu’il faudrait réglementer plutôt qu’interdire Le parrainage des bookmakers est essentiel puisque ces derniers assurent au football espagnol près de 90 millions d’euros ».

Cette mesure pourrait selon lui signifier un affaiblissement des clubs espagnols et, à terme, une perte des talents en Liga : « Nous sommes le pays qui traite de la pire manière ses athlètes. Cela va rendre le championnat moins compétitif, LaLiga, c’est une industrie, une marque qui compte énormément d’emplois »

« Le monde du jeu est sauvage, mais c’est un monde qu’il faudrait réglementer plutôt qu’interdire »

L’opinion de Javier Tebas vis à vis de ces nouvelles mesures

Garzon soulignait également l’une des failles que pourrait connaître cette mesure, avec les rencontres se déroulant au-delà des frontières espagnoles, comme en Coupe d’Europe ou lors des tournois de présaison, et impliquant des pays et des clubs qui n’interdisent pas ces types de sponsorings : « La technologie pourra peut-être nous permettre d’éviter la mise en avant de ces publicités». Tebas, lui, se moquait déjà des probables incohérences lors de retransmissions d’évènements mondialement connus comme le Tour de France ou les Grand Prix de Formule 1. 

Preuve en est que le pari sera dur à relever…

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